28.06.2006

Dalil Boubakeur et l'affaire des caricatures

Il y a un passage de mon spectacle où je me moque des gens qui professent des évidences, tout gonflé de leur propre suffisance, avec la prétention de délivrer au monde un message capital.
Même (et surtout) quand il s'agit de platitudes bien-pensantes.

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Dans le genre, Dalil Boubakeur, président du Conseil Français du Culte Musulman, a fait très fort il y a quelques mois. Suffoqué d'indignation par les caricatures de Mahomet, il s'était emporté devant les caméras de télévision en prononçant ces mots :

"Pourquoi ils nous attaquent les Danois ? On leur a rien fait ! Beaucoup de musulmans ne sont jamais allés au Danemark !"


Je recherche avidement cette vidéo. Ceci est une requête extrêmement sérieuse. Vous avez vu ces images ? Vous savez où elles sont stockées ? Vous avez un lien Internet ? Un parent, un ami qui enregistreraient chaque jour le JT de 13h00 pour le regarder tranquille à 14 ?

Contactez moi.

 

"Beaucoup de musulmans ne sont jamais allés au Danemark."

 

Est-ce le contrecoup de la colère, la fatigue de répondre aux questions des journalistes, la maîtrise imparfaite de la langue française ?

Dans tous les cas, c'est une merveille. Un chef d'oeuvre à l'état brut, d'une perfection naturelle.
Comme un morceau de marbre qui aurait eu spontanément la forme de la Vénus de Milo, avant que les coups de burin d'un sculpteur mal inspiré ne l'ampute des bras.

Une évidence de toute beauté, qui remplacerait avantageusement celle de Lilian Thuram, que je cite déjà avec gourmandise dans mon One-Man-Show, mais qui date un peu plus car se rapportant à la crise du mot "Racaille" (octobre 2005) :

 

"Pourquoi il dit "Racaille"? Regardez : moi je ne suis pas une racaille !"


Mais contrairement à cette intervention abondamment documentée dans les médias, je suis au désespoir de retrouver un enregistrement de la fulgurante allocution de M. Boubakeur. Car avant d'ironiser sur son "scoop", il me faut en effet une preuve formelle de son existence.


Personne dans mon entourage n'ayant eu connaissance de ces saintes paroles, je finis d'ailleurs par douter moi-même les avoir jamais entendues.

 

"Beaucoup de musulmans ne sont jamais allés au Danemark."

 

J'en viens à penser que j'ai rêvé cette phrase.

 

J'ai rêvé que notre plus haut dignitaire musulman s'élevait au niveau d'un karatéka belge, où comment l'énoncé d'un rigoureux axiome géographiquo-religieux rejoindrait la science-fiction cérébrale la plus pure.

 

J'ai rêvé de pouvoir disséquer sur scène cette évidence absurde, à côté de laquelle "2+2=4" relève de l'hypothèse avant-gardiste.

 

Mais peut-être que j'ai juste mal entendu. Peut-être qu'un mot m'a échappé. Peut-être que Dalil Boubakeur a simplement déclaré :


"Beaucoup de musulmans scandinaves ne sont jamais allés au Danemark."


C'est vrai que sa remarque n'aurait dès lors plus aucun rapport avec l'affaire des caricatures, mais au moins stigmatiserait-elle à juste titre un manque cruel de curiosité.

Disons qu'elle perdrait en pertinence ce qu'elle gagnerait en profondeur d'analyse.

Car il existe un train de nuit très agréable entre Oslo et Stockholm. Et de Stockholm on peut facilement rejoindre Copenhague, via Gotebörg (la beauté des paysages traversés justifiant à elle seule le déplacement, au coût par ailleurs modique).

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Alors, que des musulmans norvégiens ou suédois ne soient jamais allés au Danemark, là, oui ! avec Dalil Boubakeur, j'aurais envie de dénoncer une forme odieuse de communautarisme.

 

 

Autre éventualité : admettons qu'il ait dit :

 

"Beaucoup de musulmans danois ne sont jamais allés au Danemark."

 


Après avoir retourné cette phrase dans tous les sens, j'en suis arrivé à la conclusion qu'elle méritait d'être dite.

 

Elle ne l'a sans doute pas été.

Mais si jamais elle avait été dite, et qu'elle se référait à un authentique phénomène, alors elle serait lourde de sens.

 

Parce que cela signifierait qu'un peu partout dans le monde, dans les zones tribales d'Afghanistan comme au coeur des métropoles occidentales, il y a des gens que la quête identitaire et le mal de vivre poussent à se convertir à la nationalité danoise.

Et cela serait très inquiétant.

26.06.2006

Chemin de Damas

Le café-théâtre des Blancs Manteaux (où je suis programmé jusqu'à fin août 2006) est dirigé par trois femmes. Dans le métier, elles sont sobrement baptisées "les filles des Blancs".

Le métier a le sens de la formule (en même temps, c'est son métier).

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Il y a deux mois, je me pointe devant "les filles des Blancs" avec sous le bras le projet d'affiche ci-dessus, dont j'étais très fier.

 

Mon idée de base était de faire une affiche de One-Man-Show qui ressemblerait à une affiche de néo-chanteur français : le mec mélancolique, qui porte un regard détaché sur le monde. Mais que d'un oeil.

 

Jouer sur le côté hyper classe de l'artiste n'a-qu'un oeil + sourire en coin : le pudique-réservé qui donnera tout en spectacle... Multi-facettes, dans l'under-statement.

 

Trop classe le concept.

 

D'ailleurs c'est dingue le nombre de visuels d'artistes avec un oeil en ce moment. Donc mon projet d'affiche s'inscrivait incontestablement dans une tendance lourde du showbiz.

 

 

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"Les filles des Blancs" ont pourtant trouvé que c'était très mauvais et que je pouvais rentrer chez moi refaire une affiche de One-Man-Show qui ressemblerait à une affiche de One-Man-Show, à l'extrême-limite une affiche de "néo-One-Man-Show français" si ça pouvait faire flatter mon orgueil de wannabee.

Ca partait d'une bonne intention bien sûr, elles pensaient vraiment que je courais à ma perte avec un visuel aussi peu attrayant.

Mais enfin, j'avais l'impression qu'elles se foutaient un peu de ma gueule, que tout le concept "L'oeil de Bilco mate des étals de primeurs" leur semblait bancal.  

Pourtant !!!! Honnêtement rien qu'à l'écrit, je trouve que c'est un concept qui cartonne.

 

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Ce jour-là je suis parti des Blancs Manteaux découragé, défoncé, ivre de rancoeur (j'avais bien bossé sur ce truc, et mon team - photographe, graphiste, maraîcher - s'était donné sur le projet).

Désorienté, errant dans le quartier, affeuglé, mortri, j'étais dans un pire état, cerveau au ralenti, il me fallut véritablement une heure pour trouver un falafel dans la rue des Rosiers.

Allez, j'ai vite repris le dessus. Dans ces cas-là, je connaîs mon fonctionnement, ma première urgence : trouver un sandwich bien graisseux pour alimenter le cerveau.

Une fois dans la rue des Rosiers, j'eus la nette sensation que, dans cette quête, le plus dur était passé.

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Avec toutes ces boutiques de falafel, j'avais l'embarras du choix. Ca tombe bien, je rêve de manger un falaf' depuis que je rêve d'être programmé aux Blancs Manteaux. 

J'en salivais à l'avance, me remémorant les visions fugaces de cette boule de pita fourrées aux bonnes choses. Slurp ! Souvenir de type Prouwstien...

(NB : un souvenir "de type prouwstien", c'est un souvenir de types comme moi, des types qui s'autorisent à faire des références culturelles de bâtard alors qu'ils connaissent très très mal l'oeuvre de Prouwst, mais qui en même temps le reconnaissent humblement).

Ma Madeleine à moi : quand j'allais me faire recaler à une audition aux Blancs Manteaux (environ une fois par an depuis 2001), je voyais toujours des types, l'air serein dans les rues, manger des sandwichs stylés...

Comme en plus, les consommateurs de falafel ont bien souvent des kippas sur la tête, ça rajoute à leur nourriture une aura de religiosité... Un côté manne céleste... Un truc que t'as envie de manger avec les doigts, pas pour te baffrer goulûment, mais juste parce que Jésus le faisait comme ça.

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Ce jour là j'ai donc mangé un falafel pour la première fois. Inexplicablement j'avais toujours résisté à la tentation. Peut-être parce qu'à l'époque je préférais les shawarmas. J'étais très viande en ce temps-là. Comme beaucoup de jeunes.

Bref aujourd'hui je suis très légumes, au point d'en étaler sur l'affiche de mon "One" (comme on dit dans le métier).    

Je conclue :   Ce jour là, je suis triste, rien ne va dans ma vie professionnelle, je m'asseois tout seul comme un Rémy sur un banc, je mastique pour la première fois la spécialité world de type falafel. J'ai alors une double révélation :

1) Ce sandwich est comme le creuset de l'alchimiste : le falafel-operator y transmute la boulette de pois chiche en boulette de simili-boeuf... L'aubergine révèle des arômes de travers de porcs caramélisés... Le chou rouge évoque le lambeau de kebab trempé dans le ketchup. Des légumes qui ont le goût de la barbaque : alléluia !

Ainsi il est donc possible de savourer de la viande en respectant les grands principes végétariens (et casher).

2) Malgré l'excellence du concept, "les filles des Blancs" ont raison, mon affiche n'est pas terrible.

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